08.11.2009

Les Femmes au bain de Leïla Sebbar

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Le premier roman de Leïla Sebbar, l’auteur d’un petit livre plein de saveur : Les Femmes au bain, s’intitulait : Fatima ou Les Algériennes au square. Une bonne vingtaine de publications ont suivi. Ce qu’elle aime, Leïla, c’est faire parler les femmes. Et notamment les femmes de ce pays, l’Algérie, dont elle ne connaît pas la langue mais dont seul, son père est originaire. Romans, récits, nouvelles, où les héroïnes, au fil des mots toujours expressifs, souvent poétiques, deviennent de merveilleuses conteuses, voire de rusées magiciennes. Dans ce roman : Les Femmes au bain, une fois encore, elle écoute ce que lui chantent ses souvenirs, ce que propagent en elle les échos de ses gênes, ce qu’elle sait aussi des longues séances au Hammam, ce lieu où les femmes arabes retrouvent la liberté de parole. Elles bavardent, elles jacassent, ces héroïnes souvent anonymes, elles s’enivrent de ces mots qui leur donnent des frissons et les rendent plus belles que belles : désir, plaisir, amour sauvage, volé, interdit, tabou. L’amour partagé avec un homme rêvé, jeune toujours, et beau, bien sûr. L’amant magnifique, le fulgurant, qui leur fait écarquiller les yeux mais que les pères, les maris, les frères, traîneront en prison. Des hommes, elles ne veulent connaître que lui. Les autres, pères, maris, frères, les soumettent, leur enlèvent leur beauté, leur volent leur pureté. Récits épars, de voix, jeunes ou vieilles, mêlant des légendes qui respirent le poids des ans et des histoires d’aujourd’hui comme calquées sur les légendes. Récits de combat et de résistance sous le couvert de la soumission.

14.10.2009

Rentrée littéraire

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 Si, pendant l’été, le contenu de mon blog avait un goût de réchauffé, c’est que j’étais dans l’impossibilité d’écrire sur l’actualité. Pourquoi ?

Je déménageais et j’emménageais. Deux mois à vider des cartons de livres dans des bibliothèques encore inexistantes. J’empilais. J’empilais. Souvent, j’attrapais une chaise et pendant deux heures d’affilée, je relisais avec bonheur un roman lu quinze ans plus tôt. J’ai même fait quelques belles découvertes.

 

 

Alors vive la rentrée et quelle rentrée ! J’ai envie de tout lire. Enfin, je ne citerai pas ce qui marche très fort et que je n’ai pas, mais alors pas du tout, l’intention de lire. Non, vous vous trompez, ce n’est pas le Roman Français de Beigbeider ! Il est dans ma pile mais je ne l’ai pas encore ouvert. En revanche, Laurent Mauvignier, Marie Ndiaye, Martin Winckler, Anne Wiazemsky, Elif Shafak, et pourquoi pas Véronique Ovaldé, et bien sûr Philip Roth… Belle moisson d’automne.

 

 

 Le premier roman sur lequel je me suis jetée dès sa sortie, c’est Trois femmes puissantes.

 

 

 Dans le dernier roman de Marie Ndiaye, Trois Femmes puissantes, il y a en fait quatre femmes, originaires du Sénégal : Marie, Norah, Fanta et Khady. La plus puissante, c’est Marie. Le Sénégal, c’est le pays de son père. Marie, l’auteure, la créatrice, déesse féconde, qui a porté les trois autres, des sœurs africaines, des femmes déplacées, dans un contexte d’invasion du mal. Le mal représenté par les hommes. Pour Norah, c’est le père remarquable dans sa perversité. Fanta, décrite à travers le filtre de Rudy, son mari, est victime, elle, du mensonge de Rudy sur leur retour en France où elle n’est plus qu’une femme blessée, perdue. Et Khady, sur laquelle j’ai versé bien des larmes, le plus aboutie de ces trois portraits, subira la torture de l’humiliation et de la trahison. Khady, sans-papiers, et peu d’espérance au cœur, toujours aux frontières du bien et du mal, dans un désir d’innocence du faux et du vrai, de celui ou de celle qui va poignarder, de celui ou de celle qui va caresser. Mais encore que dissimule la caresse ? Khady subit les ravages de la violence, qu’elle soit familiale ou sociale, mais toujours physique et mentale, avec au-dessus d’elle, ce grand oiseau aux longues ailes grises. Khady, comme Norah ou Fanta, est douée d’un talent rare qui sublime le roman : celui de la miséricorde. Avec toujours, dans la prose introspective et exigeante de Marie Ndiaye, une part d’irréalité et de magie.


Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, collection Blanche, éd. Gallimard


 

13.09.2009

Au fil de mon plaisir

9782352360209.gif« Cher Monsieur, après avoir enfin trouvé ici un peu de repos, je me souviens que je vous dois tous mes remerciements pour ce beau livre que j’y ai trouvé … et lu avec un plaisir immense… La perfection de l’intuition associée à la maîtrise de l’expression laissent le sentiment d’une rare satisfaction. »


Ainsi écrivait Sigmund Freud à Stefan Zweig, le 19 octobre 1920. L’écrivain avait envoyé au professeur son essai : Trois Maîtres (Balzac, Dickens, Dostoïevski). La correspondance entre ces deux hommes de génie, trente années d’admiration réciproque, publiée dans la collection Rivages poche/petite bibliothèque, (Sigmund Freud, Stefan Zweig, Correspondance) est passionnante mais aussi très instructive sur les relations qu’entretenaient les intellectuels européens de l’époque. Par exemple, quand Romain Rolland rencontrait Freud grâce à Zweig… Zweig, encore et toujours à l’honneur, avec une nouvelle inédite éblouissante : Le Voyage dans le passé, que publient les éditions Grasset. L’amour résiste-t-il aux années, à la guerre, à la tragédie ? La virtuosité inimitable de cet immense écrivain pour dire les tourments intérieurs.


Autre correspondance, autre admiration et autres mœurs : celle d’Isabelle de Bourbon Parme avec l’archiduchesse Marie-Christine. Au XVIII é siècle, à la Cour de Vienne, Isabelle, petite fille de Louis XV, est mariée au futur empereur d’Autriche, Joseph II. Elle séduit d’emblée la Cour impériale mais surtout, elle est séduite par sa belle-sœur Marie-Christine. « Je meurs d’amour pour toi », lui écrit-elle. Les billets amoureux s’échangent, rendant la vie plus légère à cette princesse philosophe qui, malgré son jeune âge, rédige texte sur texte de savoir-vivre philosophique. Pourtant, morte avant d’avoir fêté ses vingt-deux ans, elle est passée aux oubliettes de l’Histoire. En publiant cette correspondance tendre et savoureuse, aux éditions Taillandier, (Isabelle de Bourbon Parme, Lettres à l’archiduchesse Marie-Christine), Elizabeth Badinter a souhaité faire émerger l’existence de cette jeune femme hors du commun, authentique intellectuelle. Saluons cette initiative.


Enfin, parlons de l’inoubliable Gina de l’écrivaine américaine Victoria Lancelotta, le personnage central de Cœurs blessès, publié aux éditions Phébus. Un mari irréprochable ne pansera jamais les plaies d’une enfance engluée dans le souvenir d’une mère trop tôt disparue. Une vie construite sur l’absence, la solitude, l’illusion du bonheur. L’auteure scrute avec brio ce cœur blessé que la vie met à nu.

Des livres lus avec un plaisir immense.

08.09.2009

Roland Barthes, journal de Deuil

9782020989510.jpgDans un film de Wiliam Wyler, La Vipère, Bette Davis parle à un moment de « poudre de riz ». Roland Barthes, regardant ce film, revient immédiatement en haute enfance : la boîte à poudre de riz de sa mère est encore là sur la table de toilette.

« Je suis là, écrit-il./ Le Moi ne vieillit pas./ Je suis aussi « frais » que du temps de la poudre de riz. »


Il suffit de la vision d’un objet, d’un mot glissé dans une conversation, d’un paysage ou du chant d’un oiseau, et aussitôt la voix de la mère disparue est là, en nous, son parfum, sa silhouette. Celle avec qui ont été partagés cet objet qu’elle avait adoré ou haï, ce mot qu’elle pouvait utiliser par plaisir à contre sens, ce paysage qu’elle regardait avec étonnement et bonheur, ce chant qui la rendait mélancolique. Elle, la mère, celle qui nous a porté et donné vie. Comme le vin, le souvenir peut être triste ou gai. Pour Roland Barthes, il est déchirant.

 

« Le chagrin, comme une pierre…( à mon cou, au fond de moi ) ». « …Chagrin intense et continu, sans cesse écorché.».

« Je ne souhaite rien d’autre que d’habiter mon chagrin. »


Au lendemain de la disparition de sa mère, la fameuse et tant aimée Mam., Roland Barthes entame une sorte de journal écrit sur des petites fiches qu’il porte en permanence sur lui. Au total, trois cent trente fiches conservées à l’IMEC et restées inédites jusqu’à cette très belle publication des éditions du Seuil, dans la collection Fiction et Cie. Une suite de phrases limpides, dans lesquelles le lecteur noie son propre chagrin, de pensées si profondes, de réflexions intimes et si universelles. Les jours s’enchaînent, comme les travaux d’écriture, les voyages, les rencontres, la présence des autres, mais le chagrin, lui, ne s’effrite pas. Il ne cède pas. Le temps n’a jamais rendez-vous avec lui. Il est immobile et le demeure. Comme Proust, Barthes refuse le terme de deuil. Pour lui, deuil est un mot « psychanalytique qui défigure ». Comme il refuse les phrases toutes faites le concernant, phrases, expressions redoutables : le temps apaise le deuil, faire son deuil et autres sentences populaires. Silence, solitude, refuge, désertion d’un parti pris d’oubli, de fiche en fiche, le lecteur poursuit la voie imposée à l’écrivain, voie qu’il fait sienne, entre larmes et totale admiration.

La mère, une passion à vie.


Journal de Deuil, Roland Barthes, éditions du Seuil/IMEC

01.09.2009

Séraphine de Françoise Cloarec

9782752903648.gifCette femme, vous ne pouvez pas ne pas en avoir entendu parler. Un film récent, encensé par les critiques et suivi avec passion par les spectateurs ( 500.000 entrées), relatait son histoire. L’actrice, Yolande Moreau, jouait le rôle titre. Résultat : neuf nominations aux César. Une « oubliée » de l’Histoire de l’art en est l’héroïne : Séraphine Louis-Maillart, dite Séraphine de Senlis. Après le film, une grande rétrospective au musée Maillol à Paris a rassemblé des œuvres de cette femme peintre du début du XXéme siècle. L’exposition a connu une telle affluence qu’une prolongation a été décidée pour deux ou trois mois. Avant, plusieurs livres avaient tenté de ressusciter le talent de Séraphine, dont celui de l’écrivain mystique, Alain Vircondelet : « Séraphine, de la peinture à la folie », publié aux éditions Albin-Michel.

Un autre livre a retenu mon attention, celui d’une psychanalyste, peintre elle-même, Françoise Cloarec, diplômée des Beaux-Arts de Paris. Dans « La vie rêvée de Séraphine de Senlis », l’auteur accompagne l’héroïne aux différentes périodes de sa vie et essaie de comprendre, au delà de l’histoire elle-même, ce qui motive sa frénésie de peindre. Cette frénésie qui la conduira à l’asile. L’asile comme Camille Claudel. Mais pas de Rodin dans sa vie. Elle préférera s’inventer un amoureux, imaginer sa propre vie sentimentale plutôt que de la vivre. Rêves, illuminations, des lieux qui ne connaissent pas l’interdit.

Née pauvre, elle mourra pauvre, enterrée dans une fausse commune. Entre temps, il y aura eu les travaux noirs et les travaux de couleurs. Les premiers, ce sont ces emplois divers de servante dans les maisons bourgeoises. Une vie de domestique comme la Félicie de Flaubert dans Un Cœur simple. Des activités dures qui fatiguent le corps et ceinturent l’esprit. Mais pour Séraphine, un espoir demeure : la Vierge Marie, ou peut-être les Anges, lui ont dicté une mission à accomplir : peindre. Elle est âgée de 42 ans et cette injonction venue du ciel la sauve d’une vie terne. Depuis toujours elle communie avec la nature, alors elle peindra la nature et en particulier les fleurs car les pensées qui l’habitent sont colorées, fleuries, sans mots . La voix intérieure devient pure réalité et dans son petit appartement-atelier, elle s’initie à la peinture. Les travaux de couleurs commencent et elle leur consacre ses nuits entières. Le pinceau glisse sur la toile des couleurs flamboyantes, mélanges savants dont elle ne livrera jamais les secrets sauf pour révéler qu’elle y ajoute l’huile sainte qui brûle dans la chapelle vouée à la Vierge Marie de la cathédrale de Senlis.

Nuit après nuit, dans le secret de son atelier, elle invente « son » art : de somptueux bouquets aux fonds sombres, aux compositions complexes. Un jour, conduit là, sans doute par la voix divine, débarque à Senlis, un collectionneur allemand, Wilhem Uhde . Il l’engage pour le ménage et ne tarde pas à découvrir ses œuvres troquées chez les commerçants contre un peu de nourriture. Voilà son talent admiré et rendu public lorsque la guerre frappe aux portes de l’Europe.

L’auteur du livre, qui elle aussi a rencontré le succès ne se contente pas de donner au lecteur une biographie de Séraphine, elle situe son héroïne dans l’époque, apportant un éclairage sur les conditions de vie dans une petite ville bourgeoise comme Senlis, mais aussi sur les formes du mécénat de l’époque, les relations entre mécènes et peintres et, relatant les dernières années de Séraphine, sur les terribles conditions de vie dans les fameux asiles d’aliénés. La folie comme passage obligé à l’accomplissement de chefs d’œuvre ?


Séraphine, la vie rêvée de Séraphine de Senlis , Françoise Cloarec, éditions Phébus. Prix public 12€

24.08.2009

Paul Auster, seul dans le noir

9782742780464.jpgQu’est-ce que la multiplicité des mondes ? Théorie de Giordano Bruno, philosophe italien du XVI é siècle. «  Si Dieu est infini, selon Giordano Bruno, et si la puissance de Dieu est infinie, il doit y avoir une multiplicité de mondes ». Plusieurs mondes donc qui existent tous parallèlement les uns aux autres. Mondes et anti-mondes, mondes et mondes fantômes. Une thèse avec laquelle va jouer, avec un étourdissant brio, au long de 180 pages, le personnage créé par Paul Auster, écrivain lui-même : August Brill. Ecrivain insomniaque, cloué dans une chaise roulante à la suite d’un accident de voiture et réfugié chez sa fille où vit sa petite fille, deux femmes aux confins d’une dérive existentielle.


Pour éloigner les fantômes du passé et ne pas se laisser assaillir par sa propre vie, les méandres douteux, les réminiscences pernicieuses, il lui faut à tout prix « son histoire », et plus encore l’histoire de l’histoire. De son fauteuil d’handicapé, et entre deux films qu’il regarde en DVD avec sa petite fille, il active son imagination et son talent. Résultat : le voilà aux prises avec un drôle de personnage, un jeune magicien, Owen Brick, marié à une ravageuse Brésilienne. Une sorte de martien qui ne va plus le lâcher. Il vient de tomber dans un monde parallèle, mais en Amérique tout de même, où le 11 septembre n’a pas eu lieu et la guerre d’Irak non plus. Un monde où flambe une nouvelle guerre de sécession. Et celle-ci prend de l’ampleur au risque de ruiner le pays. Que vient faire notre pauvre héros, Owen, dans cette histoire de guerre et de mondes différents, reliés les uns aux autres, selon l’explication qui lui est donnée ? Il a une mission : celle d’assassiner son propre créateur, à l’origine de ce monstrueux conflit. C’est à dire August Brill lui-même.


Subtilement, Auster nous engage à croire au pouvoir de la création littéraire : ce qui est raconté advient. « Si je me mets dans l’histoire, écrit Brill, l’histoire devient réelle . » Mais encore plus subtilement, il convie son lecteur à passer d’un monde à l’autre, de celui de l’histoire racontée à celui de la vie intérieure de Brill. Et là, Auster se montre plus talentueux que jamais. On l’envierait d’oser, avec tant de facilités, pénétrer la culpabilité de cet écrivain qu’il met en scène. Tandis qu’il crée, Brill observe sa fille et sa petite fille, leur mal d’absence, leur mal d’amour, leur quête d’identité, deux femmes pour lesquelles le mot « espoir » ne signifie plus grand chose. Coupable Brill ? L’essentiel est de ne pas renoncer à l’histoire.

Un grand cru.


Seul dans le noir, Paul Auster, éditions Acte Sud, janvier 2009 - 19,50€

01.11.2008

Zeno emblème de la littérature contemporaine.

ph99i285.jpg« La vie ressemble à la maladie en ce qu'elle procède par crises et usure progressive, comme elle comporte aussi ses améliorations et aggravations quotidiennes. Mais, à la différence des autres maladies, la vie est toujours mortelle. » (Cf. La Conscience de Zeno)
Zéno a été un compagnon qui aura marqué mon été 2008. Je le classe parmi mes héros favoris. Autant de raisons qui me font aujourd'hui partager en quelques lignes ma vision de ce roman et son auteur.

Italo Svevo, littéralement « Italien Souabe », pseudonyme de Ettore Schmitz, né le 19 décembre 1861 à Trieste et mort le 13 septembre 1928 à Motta di Livenza, près de Trévise, est un écrivain italien. Par-delà une renommée limitée, il est considéré comme le père du roman psychanalytique.

41HPPF37S5L._SL500_AA240_[1].jpg"Mon enfance, voir mon enfance ? Plus de dix lustres me séparent d’elle et mes yeux presbytes pourraient peut-être y parvenir si la lumière qui en émane n’était interceptée par des obstacles de tous genres, hautes montagnes en vérité : toutes les années et certaines heures de ma vie.
Le docteur m’a recommandé de ne pas m’obstiner à regarder si loin. Les événements récents sont également précieux pour ces messieurs et en particulier les imaginations et les rêves de la nuit précédente. Mais il faudrait un peu d’ordre en tout ceci. Pour pouvoir commencer ab ovo, dès que j’eus laissé le docteur qui va quitter Trieste pour longtemps, et uniquement en vue de faciliter sa tâche, j’achetai et je lus un traité de psychanalyse. C’est aisé à comprendre, mais très ennuyeux."
(Cf. La Conscience de Zeno. Préambule. Editions Gallimard, 1954, pour la traduction française. Collection Folio, page 11. Traduit de l’italien par Paul-Henri Michel.)
Sous forme de compte rendu écrit pour son psychanalyste, il raconte l’échec de sa vie. Il déniche des souvenirs interdits et oublie des pans entiers d’existence pour s’attacher à des détails ridicules comme par exemple la manie de fumer et les innombrables serments de fumer sa toute dernière cigarette. Ce combat anodin révèle en réalité toute la vie familiale affective et même sexuelle du héros. Le génie de Svevo consiste à démontrer qu’il n’y a pas besoin de grandes épreuves pour vivre de grandes aventures.
Zeno, au chevet de son père mourant, oublie d’appeler le médecin, ce trait suffit à établir l’ambiguïté des sentiments filiaux, le drame de la jalousie primitive et la haine refoulée, d’autant plus que le dernier geste de son père, avant de mourir, sera de gifler son fils dans un ultime effort.
zeno-s-conscience_italo-svevo.jpgQuand il veut se marier, il épouse, entre les troi sœurs, celle qu’il n’aime pas. Aux funérailles de son meilleur ami, il se trompe d’enterrement et suit le cortège d’un inconnu. C’est le hasard qui préside au destin de Zeno qui prend une valeur auto-ironique.
Entre les premiers romans et La conscience de Zeno, le pas est immense. Les premiers héros de Svevo se sentaient inadaptés au réel surtout en raison de leur modeste rang social. Zeno, lui, souffre d’un mal plus profond, qui n’a rien à voir avec l’injustice du système capitaliste. Il manque la plupart de ses actes parce que des motivations inconscientes viennent continuellement se mettre en travers de ses projets ce qui fait qu’il finit par se sentir spectateur de ce qui lui arrive.
Nul mieux que Svevo n’a su décrire ces guets-apens humoristiques où la volonté la plus fermement établie se prend les pieds avec fracas. Ce roman dépeint merveilleusement ce double narquois qui nous accompagne en secret tout au long de notre vie, se moquant de nos prétentions à être adultes et s’amusant à nous prouver l’éternelle duplicité de notre cœur.
La tension fondamentale entre la société et la nature profonde de l’homme conduit forcément à la tricherie et à la mauvaise foi qui va en s’apaisant au cours des années. Zeno est incapable d’agir. Le mot de Zeno : «La vie n’est ni belle ni laide, elle est originale» donne la clé de cette œuvre.
L’ironie présente dans ce livre sert à rendre évidente l’absurdité de la vie et pour Zeno, l’unique moyen de guérir le monde ne peut être qu’une violente explosion qui transformerait la terre en une nébuleuse.

18.06.2008

Le Beau sexe des hommes

788a1fc381f4d21bdceb06f3b208950d.jpgParole de femme sur sexe d’homme

Ce week end, en raison de l’affaire PPDA, nombreux ont été les journaux a titré sur le pouvoir que les femmes sont en train de prendre dans les médias. Bien sûr, il y eut quelques allusions, ici et là, à la blondeur des cheveux et la pâleur des performances.

Mais ce n’est pas du tout de cela dont je veux vous entretenir. Je ne sais pas si les femmes ont envie de rafler le pouvoir, en revanche, elles ont pris la parole sur le sexe des hommes. Vous pensez à Catherine Millet et le déploiement de sa sexualité ? Personnellement, j’avais été incapable d’aller au terme de ce livre qui me provoquait une terrible nausée. Non, il s’agit d’une parole tout à fait neuve. Un petit livre, un petit livre rouge vient de sortir, celui du désir du sexe de l’homme et du plaisir à le goûter des yeux. Le livre s’intitule : Le beau sexe des hommes, et est publié par les Editions du Seuil. Une jeune philosophe, enseignante à Bordeaux, Florence Ehnuel, s’est lancée dans la confidence. « Dans mon pubis réside manifestement une de mes sources de vie. Comme ce feu s’embrase particulièrement au contact de mon amant ou de quelque homme qui me fait envie, les hommes sont devenus pour moi des occasions privilégiées de joie et ils me sont infiniment précieux. »
Et l’auteur de continuer : « Aimer les hommes signifie désormais pour moi proclamer qu’ils sont dépositaires de nombreuses merveilles, et de la plus brillante : leur sexe. »
Alors donc, parlons de ce sexe et de sa magie : l’érection.
Au long des 120 pages et des expériences de l’auteur, avec une grande élégance de ton et de forme, nous soupesons le volume de ce pénis miraculeux, nous tâtons sa consistance, nous rêvons devant son esthétique, nous surévaluons sa puissance et, comme l’auteur, nous sommes totalement émerveillées par son érection. Processus physique certes, mais surtout psychologique. « L’érection est comme symétrique de la pensée », écrit Florence Ehnuel. Bien des femmes devraient s’en souvenir.
Autant de phrases réjouies à l’enthousiasme prosélyte, jusqu’à ce qu’une parole d’homme me revienne en mémoire, à peu près aux trois quarts de ma lecture : « Les femmes ne s’intéressent qu’au pénis, mais il y a bien d’autres zones de plaisir chez l’homme. » La découverte fut fructueuse. Oui, l’homme est dépositaire de « nombreuses merveilles. »

Avant d’écrire cet opuscule, Florence Ehnuel avait publié un premier essai : L’Amour conjugué, Essai sur le conjugal et l’adultère. Un livre intelligent au cours duquel une femme essaie de trouver une autre solution à la séparation, quand l’adultère survient dans le couple. Une réflexion sur un nouveau modus vivendi du couple où l’exclusivité n’a plus lieu d’être.

A lire d’urgence.
L’Amour conjugué, Florence Ehnuel, Editions de la Martinière.
Le Beau sexe des hommes, Florence Ehnuel, Editions du Seuil.

05.03.2008

Les mots du passé d’Annie Ernaux

7ba0abc40abe5423e37fdf60697752b8.jpg Tous les journaux vous en ont parlé, mais j’ajouterai tout de même ma pierre à cet édifice que représente le dernier livre de l’auteur de Passion simple.
Les Années, ainsi Annie Ernaux a-t-elle intitulé ce livre, ne racontent pas. Elles donnent la couleur du temps qui a passé. Retour sur l’enfance, la sienne et celle de ses contemporains. Pas de « je », mais des « on », des « nous » et de temps en temps des « elle ». C’est la grande réussite du livre : ce passage du collectif au particulier, ou le contraire, de la vie de la petite Annie, petite fille des années 50, redécouverte par des photos sépia, à celle des hommes et des femmes, des enfants, de ce monde qui tourne autour d’elle et qui bouillonne, bouscule.
daedd8eb3baf28452e89d22b2f728dcb.jpgEn ethnologue, elle a cherché à remonter le temps. Inventaire, parfois ennuyeux, (osons le dire) de découvertes et de révolutions : de la télévision et du réfrigérateur à tous ces objets de consommation qui ne cessent de prendre le pouvoir, en passant par la pilule contraceptive. La liberté enfin trouvée mais qui sème la peur. Et toujours, comme pour rythmer le récit, ou plutôt la vie, ce retour sur les scènes de famille. Les parents rassemblés autour de la table avec toujours les mêmes conversations, les mêmes attitudes, les mêmes colères, les mêmes plats, les mêmes vins. Une petite fille regarde et écoute mais elle sait déjà qu’elle n’est qu’une étrangère.

15.01.2008

Émilie Devienne, Être femme sans être mère

e77eacbc8351d8cfafd91f313069de27.jpg Émilie Devienne, Être femme sans être mère : Le choix de ne pas avoir d'enfant, éd. Robert Laffont, 18 euros

Voici un livre qui mérite que nous nous y attardons.

Aujourd’hui, la volonté de ne pas avoir d’enfant s’affiche plus librement et de façon plus massive, allant à l’encontre d’une autre tendance forte qui consiste à vouloir un enfant à tout prix. Une Anglaise sur quatre déclare ne pas vouloir d’enfant ; 7% des Canadiens de vingt à trente-quatre ans n’ont pas l’intention d’en avoir ; aux États-Unis, on parle de quatorze millions d’Américains qui refuseraient d’être parents ; la France non plus n’échappe pas à ce phénomène…
Émilie Devienne, elle-même sans enfants, a enquêté sur les motivations profondes de celles qui décident qu’il est possible d’être femme sans être mère et de s’inscrire autrement dans la lignée humaine. Pourquoi et comment ces femmes échappent-elles au désir d’enfant? Comment réagissent leurs partenaires et en quoi ce choix transforme-t-il leur rapport aux autres ? Que cherchent-elles? Comment affirment-elles leur droit à la différence ?

Revendiquant leur choix, malgré la pression sociale et familiale, ces femmes nous rappellent qu’on ne peut déduire le désir d’enfant à une question d’instinct et d’horloge biologique.
Elles ne sont pas égoïstes, immatures, ou noyées dans leurs problèmes… qu’elles aient décidé de privilégier leur carrière ou de ne pas prendre le risque de fragiliser leur histoire d’amour, qu’elles considèrent l’avenir comme trop incertain ou qu’elles aspirent à un autre équilibre, leur décision est mûrement réfléchie et assumée.

Personnellement, j’ai choisi un autre projet de vie en mettant au monde un enfant. Projet à côté duquel j’aurais pu passer si je n’avais pas trouvé dans ma corbeille de mariage deux petites filles à élever. L’expérience m’a paru si enrichissante que j’ai décidé de faire un enfant, moi qui avais décidé de faire carrière... Mère et belle-mère à la fois. Une alchimie vacillante qui a connu ses moments de gloire mais aussi ses grands désespoirs.



Voir l’article de Martin Winckler sur ce sujet, cliquez ici !


Lire l’article du NouvelObs sur « Un modèle d’un autre âge » en cliquant là !

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