29.05.2009
Ngozi Okonjo-Iweala, une lutteuse pour l'Afrique
Il faut sauver l'Afrique. Le G20 et la Banque mondiale l'ont répété, le 26 et le 27 avril à Washington, tant est grand le risque de voir, sous l'effet de la crise, basculer 6 millions d'Africains dans la très grande pauvreté (1,25 dollar par jour). Ngozi Okonjo-Iweala est l'un des hérauts de ce combat pour le développement.
Avec son boubou bigarré et sa coiffe crânement portée, on prendrait ce bout de femme pour une de ces mamas africaines qui, de Dakar à Dar Es Salam, sont les vraies divinités des foyers. Les petites lunettes d'intellectuelle derrière lesquelles pétillent ses yeux de jais laissent deviner qu'elle appartient à un univers infiniment plus complexe. A 54 ans, cette Nigériane francophone occupe le poste de directrice générale de la Banque mondiale depuis un an et demi. Elle est l'une des deux femmes les plus influentes d'Afrique, l'autre étant la présidente du Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf.
Née dans le delta du Niger d'une professeur de sociologie et d'un professeur d'économie, elle a développé un acharnement au travail qui lui a fait décrocher sans coup férir les diplômes des universités américaines Harvard et du Massachusetts Institute of Technology (MIT).
Elle entre à la Banque mondiale en 1982, et affirme sa prédilection pour le terrain. Pour aider les pays de la zone franc sortant d'une dévaluation traumatisante, pour relever le Rwanda exsangue, pour développer l'agriculture au Moyen-Orient, elle n'hésite pas à faire des centaines de kilomètres de piste. "Ce n'est pas quelqu'un qui se réfugie dans les Hilton, souligne Olivier Lafourcade, l'un de ses supérieurs d'alors. Au fin fond du Congo, elle vient s'assurer que les projets financés par la Banque sont menés à bien. Elle est en empathie avec le milieu rural."
Elle devient secrétaire du conseil d'administration de la Banque au temps de la présidence de James Wolfensohn. "Un boulot infernal ! explique Pierre Duquesne, ancien administrateur pour la France auprès de la Banque mondiale, car il faut concilier les désirs des 24 administrateurs représentant les Etats membres de l'institution avec ceux de la direction. Elle y réussissait sans se fâcher avec personne."
Au début des années 2000, le président Wolfensohn lui demande de conseiller le chef de l'Etat nigérian Olusegun Obasanjo, qui désire rendre moins opaque la gestion d'un pays classé au premier rang des Etats les plus corrompus de la planète. Obasanjo en est tellement satisfait qu'il lui propose le ministère des finances, en 2003.
Elle accepte. "Pour, dit-elle, servir (son) pays" qu'elle enrage de voir traîner une réputation sulfureuse "par la faute de quelques-uns". Et Dieu sait s'il lui en coûte de quitter son mari et ses quatre enfants restés à Washington. Les débuts sont sportifs, puisque dès sa nomination elle met sa démission dans la balance pour conserver le budget et le Trésor qu'Obasanjo parlait de lui retirer. Les années suivantes ne le sont pas moins, car Ngozi - comme on l'appelle universellement - ne transige pas avec ses principes.
L'équipe qu'elle dirige privatise les aciéries déficitaires et développe la concurrence dans les télécommunications au grand dam des syndicats. Elle publie les recettes de l'or noir et les sommes versées aux collectivités locales, pour que "l'argent du pétrole aille dans les écoles et les hôpitaux plutôt que dans les poches de quelques-uns".
Et elle cogne. Les procédures qu'elle lance conduisent en prison le chef de la police nationale. Trois ministres, deux juges, deux amiraux et un gouverneur sont révoqués. Elle y gagne le surnom de "Okonjo-Wahala", ce qui veut dire en langue yorouba "la femme à problèmes", autrement dit l'emmerdeuse. Des menaces de mort s'ensuivent.
Elle s'attaque à la réduction de la dette de 30 milliards de dollars de son pays. "Elle nous a bluffés", reconnaît Serge Michaïlof, son collègue à la Banque. "Elle s'est débrouillée pour ne pas passer sous les fourches caudines du Fonds monétaire international (FMI). Pour cela, elle a mis en place un programme d'économies plus ambitieux que celui du Fonds."
Les Etats créanciers du Club de Paris n'avaient guère envie de remettre sa dette à un Nigeria riche de son pétrole et réputé pour sa gabegie. Ils disaient à Ngozi : "Remboursez d'abord, et nous verrons ce que nous annulerons." L'argumentaire de la ministre était à l'opposé. Diplomate : "Nous avons réalisé toutes les réformes que vous demandiez." Moralisatrice : "Vous avez prêté à des gens corrompus et vous osez réclamer le paiement de cette dette à l'un des pays les plus pauvres du monde ?" Culpabilisatrice : "Vous n'allez tout de même pas laisser tomber le premier gouvernement "propre" du Nigeria ?" Impérieuse : "Annulez d'abord et nous rembourserons après."
Un des négociateurs n'en revient toujours pas : "J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi rude", soupire-t-il. Et elle gagne. Les pays créanciers inventent un programme spécial pour le Nigeria, dont la dette est effacée pour 18 milliards de dollars et qui remboursera 12 milliards après. Quand en 2006, Olusegun Obasanjo la mute aux affaires étrangères, Ngozi sent que le temps de la politique est venu avec les élections. Elle démissionne pour ne pas se compromettre, tire sa révérence sans bruit. Le bilan de l'équipe gouvernementale dont elle sort est flatteur : 1 milliard de dollars de remboursements est économisé chaque année ; le taux d'inflation annuel est tombé de 23 % à 11 % et le produit intérieur brut a été multiplié presque par 3. Ngozi met sur pied un institut de sondage d'opinion en association avec l'américain Gallup. Elle crée un fonds de 50 millions de dollars destiné à épauler les femmes africaines chefs d'entreprise. Elle fonde un centre de recherche sur les politiques de développement africaines. Elle est sur tous les fronts.
En 2007, retour à la Banque mondiale, son autre patrie, où le président Robert Zoellick l'appelle. Parce que, dit-il, elle "a combattu courageusement la corruption et n'oublie jamais les plus démunis qu'elle veut servir, non en les assistant, mais en les rendant autonomes". Elle y porte plus haut que jamais l'étendard de sa mère-patrie. "L'Afrique n'est plus un problème, dit-elle, mais un continent d'opportunités. Elle a connu un taux de croissance de 6 % pendant plusieurs années et se porte mieux. C'est vrai, la crise est là, celle des prix des produits alimentaires notamment, et moins de 5 % de nos terres sont irriguées, contre 40 % en Asie du Sud. Mais il faut cesser de considérer l'Afrique comme un malade."
Le président Obasanjo n'avait pas apprécié que l'on dise que Ngozi pourrait lui succéder. On ne répétera donc pas trop fort ce que sait parfaitement ce monde multilatéral, multiracial et multiculturel, où elle est comme poisson dans l'eau : si le président de la Banque mondiale cesse d'être, un jour, un homme, blanc et américain, Ngozi a ses chances.
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24.05.2009
Souvenirs de la cour d’assises (III)
Le sentiment d’une défaite
Le juré André Gide écrivait : « J’ai pu sentir jusqu’à l’angoisse que la justice humaine est chose douteuse. » Ce fut aussi mon sentiment tout au long de ces débats dont je ne voyais plus le terme. Et pendant le temps des délibérations auxquelles, en tant que jurée supplémentaire, je n’ai pas assisté, - 4 jours entiers, retenus au secret dans un hôtel sans pouvoir communiquer avec quiconque – j’ai vécu tantôt dans le doute, tantôt dans la crainte, m’interrogeant sur les décisions que prendraient les jurés titulaires. Je les avais fréquentés jour après jour, j’avais partagé leurs propos mais rarement leurs convictions et leurs jugements. Quand le verdict très lourd tomba, je fus éclairée. J’éprouvai le sentiment d’une vraie défaite.
« Les questions auxquelles le juré doit répondre, écrit André Gide, dans ses Souvenirs de la cour d’assise, sont posées de telle sorte qu’elles prennent souvent l’aspect de traquenards, et forcent le malheureux juré de voter contre la vérité pour obtenir ce qu’il estime la justice. »
A l’époque où André Gide fut juré, le jury délibérait sans la Cour, c’est-à-dire sans la présidence et statuer sans elle sur l’application des peines. Un jury plus libre d’afficher opinions et décisions sans le regard et l’oreille de la Magistrature posé sur lui. Aujourd’hui, il n’en est rien. La Cour préside. Aux jurés d’avoir assez de personnalité pour résister à la fascination du pouvoir des juges, résister aux éventuelles pressions, sous couvert de conseils, résister encore au pouvoir que leur a attribué le sort. Résistance, vigilance, persévérance dans leurs convictions et humanité, tels devraient être les devoirs d’un jury.
Je vous le dis : juré titulaire, juré supplémentaire, on n’en sort pas indemne.
Maryse Wolinski
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22.05.2009
Souvenirs de la cour d’assises (II)
Ne jugez point
Et Gide avait raison, on a en tête la parole du Christ : ne jugez point. Plus on nous persuade de la gravité des faits, et donc de la condamnation qui devra suivre, début d’une évidente manipulation, plus on s’attache à ceux qui les ont commis. S’attacher ne signifie en rien excuser. Mais le fait est là : chaque jour, nous nous retrouvons face à face, les accusés dans le box, ceux prévenus libres sur les bancs, les avocats au centre, et sur l’estrade, à droite le Parquet, au centre la présidence et « ses » jurés. A la barre, les témoins dont nombre de policiers et d’experts. Une centaine se présenteront pour dire, répéter, confirmer, préciser des informations qui souvent ne font que compliquer l’affaire. D’un témoin l’autre, l’objectif devrait être d’éclaircir votre jugement et c’est le contraire qui a lieu. Il y aurait beaucoup à écrire sur les experts et sur les policiers. Les uns comme les autres se contredisent au point que la présidence et « ses jurés » finissent par en perdre leur latin. Il y aurait aussi beaucoup à écrire sur les témoins réclamés par la défense, voire ceux désignés par la Cour et qui parfois ne présentent aucun intérêt pour l’affaire jugée. Des questions sans réponses qui aient un sens. Des heures pour n’aboutir qu’au néant. Quant aux interrogatoires des accusés, ils s’avèrent laborieux dans la mesure où nombre d’entre eux, pour ce procès que j’ai suivi, vivaient à l’isolement depuis des années, dans de telles conditions d’interdits et de solitude, qu’ils n’avaient plus les moyens psychiques de se défendre. « Je n’ai pas parlé à quelqu’un depuis tant de temps que je ne sais plus m’exprimer, » a affirmé l’un d’entre eux et les autres d’acquiescer. Un expert psychiatre est venu préciser, lui, que dans ce milieu inhumain de la prison, il fallait avoir une certaine capacité physique pour se présenter « correct » à son procès.
Résultat, malgré plus de deux mois de débats, l’ombre de la vérité n’a même pas été approchée. Quelques semblants de preuves mais pas de vraies preuves bien tangibles. En théorie, le manque de preuves bénéficie aux accusés. Là, il fallait réparer l’affront fait à l’Etat, car c’est dans ces termes que fut présentée l’affaire jugée. En conséquence, le manque de preuves a bénéficié à la Justice. Et les peines ont été particulièrement sévères alors que pas une goutte de sang n’avait été versée.
Maryse Wolinski...
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20.05.2009
Souvenirs de la cour d’assises (I)
Juré à la cour d’assises, attention, cela n’arrive pas qu’aux autres ! Tout le monde est concerné, hommes et femmes de 18 à 70 ans, inscrits sur les listes électorales. D’emblée, vous interjetez que, étant données vos activités, votre vie professionnelle, vos occupations familiales, votre religion… vous en serez dispensé. Je vous le dis, personne n’y échappe sinon les grands handicapés et encore…
Telle fut mon expérience à l’automne 2008.
Un an auparavant, j’avais reçu une lettre m’informant que je venais d’être tirée au sort pour la prochaine session des assises de Paris. Dans l’instant, j’ai fantasmé sur mon futur rôle de jurée. Les tribunaux ont toujours exercé sur moi une certaine fascination. Des vies s’y brisent, s’y enflamment, s’y détruisent mais aussi s’y reconstruisent. J’imaginais que j’allais trouver matière à plusieurs romans. Bref ! L’idée m’avait séduite. Puis, six mois de silence suivirent et je finis par oublier. L’été dernier, la convocation est arrivée, accompagnée du dossier concernant l’affaire à juger. Je devais me présenter le 1er octobre.
Le serment des jurés
Ce jour là, une cinquantaine de « tirés au sort » furent rassemblés et la plupart cherchèrent à se faire excuser mais en vain (voir encadré). Le lendemain, jour de l’ouverture de la Cour d’assises et du procès, un second tirage au sort eut lieu. Et mon nom sortit une nouvelle fois de l’urne. Non pas jurée titulaire, - neuf venaient d’être appelés- mais jurée supplémentaire (1). Allais-je être récusée par un avocat ou le Ministère public ? Il n’en fut rien. Le jury, installé autour de la présidence, un président et deux assesseurs, prêta serment de ne rien révéler ni des débats ni des secrets des délibérations. Ce serment me contraint donc aujourd’hui de rester plus floue et généraliste que je ne le souhaiterais.
Ainsi, j’ai vécu deux mois et demi de cour d’assises, de 9h du matin à pas d’heure le soir, assistant à un procès exceptionnel par son nombre d’accusés, son nombre d’avocats, son nombre de témoins et sa durée qui couvrit la dernière session de la Cour d’assises de l’année 2008. Ce fut un grand plongeon dans plusieurs mondes inconnus : la Justice d’abord, ensuite celui du grand banditisme français, la prison et ses conditions de vie douteuses, durcies au fur et à mesure des allongements de peines, et enfin la France, avec ses jurés, hommes et femmes que je n’aurais jamais rencontrés si je n’avais été tirée au sort. Ce fut encore un grand écart avec mon quotidien, ma vie professionnelle, ma famille, mes amitiés, mes engagements, et les informations du monde. La tempête s’abat sur le pays, les grands banquiers jouent les escrocs, de plus en plus de Français dorment dans la rue. Et le juré, lui, ne pense qu’à ce qui va se jouer dans l’enceinte de la cour d’assises, quel accusé délivrera des bribes d’informations concernant les faits, quel témoin mentira effrontément à la barre, quelle bourde sera lancée par l’un ou l’autre des avocats ou des magistrats ou quelle question perverse sera posée par l’un ou l’autre des interlocuteurs.
Je dirai comme André Gide, qui, en 1912, écrivit ses Souvenirs de la cour d’assises (1), « écouter rendre la justice et la rendre soi-même, ce n’est pas la même chose. » D’autant plus qu’à l’occasion de cette expérience hors du commun, on découvre les méandres pernicieux d’une justice susceptible de dysfonctionner.
Maryse Wolinski...
(1) Le juré supplémentaire a les mêmes devoirs et les mêmes droits que le titulaire. Seule différence : il ne participe pas aux délibérations et donc ne statue pas sur la peine.
17:04 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : maryse wolinski, écriture, journalisme, littérature, actualités, politique, action, femme, star
19.05.2009
Retour d'Inde (II)
De mon voyage en Inde, je suis revenue avec une foule d’anecdotes semblables. J’en livre encore une dernière parce qu’elle m’a beaucoup intéressée. Elle m’a été racontée par Anuradha Waglé, professeur de français dans une université et présidente de l’Association des professeurs de français en Inde. Anuradha, comme nombre d’Indiennes, vit avec sa belle-famille, beaux-parents, beau-frère, etc. Un jour, elle décide de s’habiller à l’occidentale et d’oublier le sari. Désapprobation immédiate de sa belle-mère. Elle interroge son mari qui la laisse libre de décider si elle se range ou non à la demande de la famille. Pour Anuradha, pourtant toujours déterminée à faire entendre et la voix des femmes et celle du progrès, l’incident n’a aucun caractère de gravité et réfléchit-elle, le sari fait partie de la culture. Finalement c’est la culture qui l’emporte. La garde robe d’Anuradha est composée d’une centaine de saris ! « J’ai presque honte, » avoue-t-elle à mi-voix, rejetant d’un geste familier le pan du voile orange qui vient de découvrir son épaule.
Il y aurait tellement d’autres combats dont je pourrais parler : celui de l’écrivain et chercheuse, Noor Zaher, dont le roman, le premier en anglais : My God is a woman, est dédié aux femmes musulmanes pour la protection desquelles, Noor suggère d’élaborer un projet de loi. Un roman qui rencontre un tel succès à Bombay que les librairies ont été dévalisées. J’ai échangé avec Noor, lors d’une conférence au Chavan Auditorium, grâce à Vidya Vencatesan, modératrice de l’événement, responsable des études indiennes à l’université de Mumbaï et secrétaire honoraire de la Société Asiatique de Mumbaï. Avec Noor et moi, il y avait aussi Kavita Mahajan, autre écrivain, qui, elle, mène un combat semblable à celui de Asavari, en faveur des Indiennes atteintes du HIV et contaminées par leur mari. Depuis la publication de « Bhinn » et de « Br » « Br », Kavita est un auteur déjà célèbre de langue Marathi.
Trois femmes, trois écrivains, toutes cultures et sociétés confondues, ont partagé, ce jour de mars 2009, au Chavan Auditorium de Mumbaï, une même volonté de mener à bien des objectifs de vie, des désirs, des combats, des sentiments identiques.
Ecrire, c’est s’en aller en soi pour dire le monde et se retrouver.
Quand j’ai quitté New Delhi, dernière ville visitée, et que l’avion a décollé de la terre de l’Inde, j’ai vécu un moment de grande émotion. Derrière le brouillard de mes yeux embués, est apparue une image : l’Inde portée par des millions de femmes dont les saris étincelaient sur fond de ciel transparent.
Maryse Wolinski
11:44 Publié dans Point de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : maryse wolinski, presse, livre, littérature, actualité, la mère qui voulait être femme
18.05.2009
Suite voyage en Inde
Même dessein à Goa, où, Marise, un professeur de la petite université de Penjim, toute peinte de rose, plantée au milieu des bougainvilliers, affirme qu’ici, les mères préfèrent donner à leurs filles une éducation plutôt qu’une dote. Et une autre enseignante, Shaila, directrice des études féministes, de confirmer. Pour cette chercheuse, les Indiennes sont en marche à un pas plus accéléré encore que celui de l’Inde. Elle raconte : « En 1975, lors de la journée internationale de la femme, l’Etat a lancé une initiative sur l’état des lieux des femmes dans le pays. Un rapport a été rendu public, rapport dont le gouvernement n’a pas vraiment tenu compte, aussi des femmes engagées l’ont rappelé à l’ordre. Et c’est ainsi que furent créés les centres de recherches sur les études féministes dans un certain nombre d’universités. » Résultat : de ces lieux de recherches proviennent toutes sortes de travaux d’où sont issus bien des projets de loi. Celui par exemple sur le silence du médecin lors de l’échographie pré-natale. Une loi qui devrait mettre un terme à l’élimination des petites filles et à l’idée qu’un garçon sécurise une famille tandis qu’une fille l’appauvrit (à cause de la dote). Ainsi, il est suggéré aux futurs parents de ne pas questionner le spécialiste sur le sexe de l’enfant car celui-ci n’est plus autorisé à le révéler. Dans certains centres médicaux, une affiche est placardée sur la porte de la salle où est effectué l’examen : « Ne demandez pas au médecin le sexe de votre enfant, il n’a pas le droit de vous répondre. »
Quel beau combat que celui de la mise en application de cette loi ! « Oui, mais est-elle vraiment appliquée, » ai-je demandé à mon informatrice, moi française, et donc habituée à attendre des années pour qu’une loi, votée au parlement, et qui concerne l’évolution de la société, soit enfin mise en application. D’après Shaila, pour la loi sur le silence de l’échographe, la vigilance est de rigueur. Les médecins sont censés se taire, censés noter le sexe de l’ensemble des enfants qui naissent, liste remise au gouvernement. Censés, seulement.
Autre projet issu des mouvements de femmes : la prévention contre la violence conjugale. Au Rajasthan, une jeune femme, du nom de Vishaka, secrétaire dans une société, s’était heurtée à ses supérieurs hiérarchiques et avait répandu le bruit de l’incident au sein de la société. Pour la punir, ses supérieurs la violèrent. Vishaka alla jusqu’au procès et gagna. Désormais, dans chaque département, il existe une commission qui porte le nom de cette Indienne audacieuse : commission Vishaka.
Maryse Wolinski
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17.05.2009
Rencontre avec Asavari Herwadkar
« Il reste à se libérer ! »
Elle est superbe Asa dans son sari blanc, quand elle lance cette phrase à brûle pourpoint. Ses grands yeux noirs sont comme l’Inde, ils donnent, ils partagent. A l’origine, Asavari Herwadkar est médecin, biologiste, physicienne et chercheur, formée aux Etats-Unis. Après quelques années d’exercice, elle observe que ses patientes, nombreuses, sont la plupart sans emploi mais surtout sans formation, souvent mariées à un âge où l’on entreprend des études, et enfermées dans le rôle dévolu par des habitudes socio-culturelles, enfin, pour nombre d’entre elles, porteuses du virus HIV.
Au cours des échanges avec ses patientes, elle prend conscience que celles-ci ne cherchent qu’à se libérer de diverses dépendances dont elles font l’objet. Elles veulent devenir actrices de leur vie, de leur avenir, productrices de projets, pour elles, leurs enfants, leur couple, leur pays. Sans formation, elles demeurent pieds et poings liés.
En 2005, Asa prend une décision audacieuse : elle abandonne le cabinet médical où elle estime ne plus être assez efficace pour les objectifs qu’elle s’est fixés : redonner aux femmes le droit d’avoir des désirs personnels, une vraie autonomie, et enfin du pouvoir. Pour elles, Asa créé une ONG, Ojus Medical Institut, où elle va mettre au point des programmes de santé d’excellence en zone urbaine comme en zone rurale, avec une attention particulière pour la recherche, la prévention, notamment en matière de HIV, l’éducation des femmes et des enfants.
Je la rencontre un matin, dans la classe d’une école municipale de la banlieue de Mumbaï. Plus loin, dans la cour, les petits élèves chahutent, crient, chantent. Au dessus d’eux, un ciel de craie. Une vingtaine de femmes entourent Asa et la formatrice du jour : professeur de dessin et spécialiste du tatouage au henné. Demain, d’autres femmes se formeront à l’apprentissage de la couture ou de l’esthétique, après demain, à l’informatique, mais toutes passent par l’étude de l’anglais, indispensable pour trouver un emploi. Il y a là, assises en tailleur et vêtues de saris chamarrés, Meher, Abida, Dipika, Pushpa, Sharmila… Entre elles, elles parlent le Marathi, la langue locale. Certaines ont moins de vingt ans, d’autres plus de trente. Attentives, réceptives, tellement déterminées dans leur désir d’évolution. Pour venir là, souvent, elles ont lutté contre un mari, une belle famille mais elles y sont parvenu et elles en sont fières : la formation obtenue leur a permis d’accéder à des emplois, petits pour l’heure, mais l’espoir est présent en elles. Le moindre apport d’argent pour la famille leur donne un vrai statut. Et l’avenir se décline avec la certitude d’une vie meilleure. Parce qu’elles en sont sûres : elles ne désarmeront pas. Cinq mille d’entre elles ont déjà fait ce chemin vers une certaine indépendance.
Maryse Wolinski
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16.05.2009
Retour d'Inde
Des amis français m’avaient mise en garde : « Te connaissant, il te faudra deux ou trois jours pour t’accoutumer à l’Inde et encore… » Tels étaient leurs mots. Je ne comprenais pas. Ils précisaient maints détails sur les odeurs, la foule, la pauvreté, les cadavres sur les trottoirs. En fait, je les laissais dire et intuitivement, je balayais ces clichés.
Soudain, je descends les quelques marches de la passerelle et m’apparaît le ciel indien, très haut, très blanc, plus loin, l’aéroport. Puis, c’est le sourire du chauffeur de l’Alliance française qui m’attend et le parcours entre l’aéroport et le centre ville de Mumbaï. Parcours semé d’embouteillages. Telle une caméra, mes yeux filment les faubourgs de tôle ondulée d’où s’extirpent de vaillants saris flamboyants. Quelque chose de tout à fait subtil s’insinue en moi, comme une sorte de magnétisme. Cette fourmillante population, active, pressée, dans un élan, ces couleurs fraîches, vives, panachées, qui tranchent avec le vert franc de la nature, et déjà, aux abords de la ville, ces parfums enivrants d’épices, c’est bien l’Inde telle que je l’avais comprise à travers reportages, romans, récits, et ma propre imagination. « Mon Inde » m’apparaît comme l’Inde d’aujourd’hui, l’Inde en ébullition, en réflexion, en projection. L’Inde debout.
L’Inde suggère les extrêmes. Cela aussi m’avait été dit. Rejet ou fascination. Pour moi, ce sera fascination. D’emblée. Et plus encore après les fabuleuses rencontres que j’ai pu y faire. Voilà une terre d’où j’aurais pu être issue dans une vie antérieure. Une Inde qui se livre, se partage. Sans concessions ? Non !
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