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06.05.2008

article issu du "devoir.com"

Le phénomène des mères
Par Guylaine Massoutre

Edition du 03 au 04 mai 2008
Incontournable sujet de l'heure, les génitrices font la saison. Cinq écrivains les mettent en vedette: Tahar Ben Jelloun livre la jeunesse de sa mère; Patrick Reynal dépeint Marie Pfister, mère de sa mère, déportée à Ravensbrück; Jean-Yves Cendrey liquide «manman», quelle rage; Maryse Wolinski regarde la transmission féminine; et Karine Rysset, la plus jeune, pèse le fait de vouloir un enfant ou non.
Qu'on pense aux conférences d'Hélène Cixous, Obstétriques de la littérature, en 2000. Huit ans plus tard, des titres en rafales. D'Avril Ventura, Ce qui manque, au Seuil. De l'Américain Donald Antrim, La Vie d'après, à L'Olivier. Du Suisse Jacques Chessex, Pardon mère, chez Grasset. Pouvait-on oublier, après Louise Dupré ou Claire Castillon, ce que nous font les mères?

Tradition marocaine

68b82038326d0bba66f8053d2da23ce6.jpgSur ma mère, de Tahar Ben Jelloun (Gallimard), conjugue mariage, murmures, médina de Fès, Maroc et maladie. Au chevet de Lalla Fatma (1920-2002), sa mère atteinte d'alzheimer, il entoure de piété filiale la femme aux cheveux voilés, plein de «respect quasi religieux» et de «soumission irrationnelle».
Mariée trois fois à des inconnus, livrée la nuit de ses noces, elle n'est plus que racine agrippée à sa maison. Une vie de femme sans joie signe son destin. La coutume est au centre de ce récit, émouvant mais conservateur, dont le pivot est 1944, année de naissance de Ben Jelloun. On y entrevoit le temps de ses meilleurs livres, tel Moha le fou, Moha le sage, écrit en 1977; la colère contre sa patrie a disparu. De Fès à Tanger, du régime français à celui du Coran, le huis clos de la famille est présenté comme un équilibre fragile mais constant.
La fin de vie de cette femme tient pourtant à des mains féminines, infirmières et employées, comme cette Keltoum, bonne à tout faire, préposée aux soins qui lave, nettoie, veille, accompagne la déchéance et le délire, la souffrance et les caprices, ange gardien et matrone de l'intimité. Sans elle, la tradition s'effondre et le livre n'existe pas. La colère de Keltoum demeure l'énigme, au fond.

Histoire française

61feddb54a0698c8e202425f7b33720e.jpgLettre à ma grand-mère, de Patrick Raynal (Flammarion), ancien directeur de la Série Noire et directeur de la collection «Fayard Noir», commente le journal rédigé par Marie Pfister, matricule 38971, après sa déportation. Soixante ans plus tard, Raynal découvre ce document, écrit par celle qui l'a élevé. Le secret d'une famille «banale» est éventé: «divisée entre résistants héroïques et collabos de choc», celle-ci incarne la cohabitation violente des extrêmes, préjugés de classe, convictions opposées et religions incompatibles.
Raynal ne mâche pas ses mots. Militant communiste, petit-fils d'un général admiré et fils d'un homme honni, il dépeint, narquois, ce qu'il déteste avec férocité. Ce récit de vie, croqué à la façon de Queneau, interroge la mémoire enfouie sur la torture, la résistance, la survivance, la résilience. Cette femme à l'esprit bravache, aux souvenirs cocasses et au courage miraculeux, mérite la fidélité dont Raynal gomme les effets trop particuliers. Son exorcisme télescope l'ordinaire avec la liberté d'une nation.


Matricide

6e069d1989235db3a8631270b55d42bb.jpgLa maison ne fait plus de crédit, de Jean-Yves Cendrey (L'Olivier), est un brûlot sur la famille, dernier épisode d'un cycle autobiographique: Les Jouets vivants et Jouissances du remords. La parole est à l'amant, un beauf pathétique, au verbe envoyé bien tassé. Il y a mille exclamations, des pensées tordues, explosives, vengeresses. Chaque page exulte une envie de tuer la mère: «Je vois le corps blafard de la manman flotter dans ce sarcophage d'émail entartré.»
Îdipe, dans sa phase obscène, se laisse aller à la haine, fils envahi de mépris dans un faux habit d'amant. Dans ce théâtre à distancer de l'auteur, le monologue révolté se présente en creux, au bout d'une misanthropie phobique, obsédée des «famille, je vous hais». Le sismographe du bon goût oscille. «Les mots sont doués pour simuler», prévient le monstre, déjà entré dans sa stratégie à insulter. «Prenez les suivants, prenez-les tous, ces livres poisseux, et sentez votre estomac se soulever.»
Pour le florilège maternel, mère patrie y compris, prière de repasser. Pourquoi penser? Pourquoi croire? Si ça va si mal, pourquoi ne pas en finir? Parce que, selon Cendrey et non son personnage, la veulerie n'est pas une impasse, et l'hypocrisie, une arnaque impunie. Chaque mot médiocre, à retourner, est une grenade dégoupillée.


Identités puzzle

de96b33c2ea066b61d9fdd0cd8dca5f1.jpgLa mère qui voulait être une femme, de Maryse Wolinski (Le Seuil), campe les relations difficiles entre trois femmes sensibles de trois générations d'une famille juive. Le roman débute et finit aux 90 ans de Marta, avec sa fille et sa petite-fille, musicienne comme Marta. Entre elles, l'histoire creuse des silences, malentendus et choses tues distillés avec précaution.
Ce livre propose un retour à l'intime dans le bruit de la vie. Entre la tyrannie du souvenir et les limites de la liberté, la vie douce-amère se reconduit à l'identique. Consolation, la musique se rit des questions sans réponse et des mots manquants. Par-delà les générations, elle seule engendre une réparation.

5a9f772945837a984d1c7bda0fb29da3.jpgComme une mère, de Karine Rysset (L'Olivier), quatrième roman en cinq ans, est une histoire farfelue d'accouchement sous X, à côté de celui d'un bébé mort à peine né. La mère en peine s'empare du bébé en santé. L'astuce de Rysset, mettre en parallèle et inverser les émotions des deux mères, la voleuse et la dérobée, décrit l'ambivalence face au désir d'enfant.
Désir du désir ou vide mal comblé, la maternité: ces deux romancières substituent l'expérience romanesque à la perte intériorisée. Reste de ce contact en soi à écrire de quoi elles sont flouées.

Collaboratrice du DevoirArticle en ligne en cliquant ici !

Commentaires

Merci pour votre blog qui renoue avec la tradition des salons.

Je viendrai souvent lire ou relire ce blog qui ouvre une fenêtre sur une humanité féminine.

Ecrit par : Dominique | 06.06.2008

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